À l’origine, c’est une rencontre humaine entre deux musiciens qui se croisent dans divers festivals et partagent quelques points communs musicaux. Surgit ensuite l’idée d’essayer de jouer ensemble en partageant énergie rock et manipulation électroacoustique, batterie amplifiée et bandes “distortionnées”, feedback et réinjection, récupération et détournement…
Tous les deux, vous vous définissez en tant qu’improvisateur.
Mais que veut dire « musique improvisée » ?
Jérôme : L’improvisation n’est pas un genre, mais c’est vraiment une pratique de la musique. C’est une manière de faire de la musique dans l’instant où on la fait. C’est une pratique qu’on peut trouver dans d’autres genres, que ce soit le rock, le jazz, les musiques traditionnelles… Il y avait même une grande part de l’improvisation dans l’écriture baroque. L’improvisation est fortement liée à l’histoire du jazz, notamment avec l’explosion du free jazz en Amérique du Nord au début des années 60. Mais très souvent c’est une improvisation qui est elle-même très codée. Il y a une idée de l’improvisation que est plus « libre » et qui est au-delà des idiomes musicaux existants.
Comment peut-on improviser ensemble ?
Jérôme : Par exemple ce soir lors du concert, je vais récupérer les sons de la batterie et on va jouer avec cette image déformée. Anthony et moi, nous jouons ensemble depuis quelques années, mais ce soir le concert sera complètement différent des projets qu’on a pu faire avant. Il n’y aura rien au préalable, si ce n’est le dispositif. Il y aura la batterie et les électroniques.
Je peux récupérer le son de la batterie et jouer avec, mais j’ai aussi mes propres sources sonores, donc on a chacun un instrument. Il se trouve que je peux directement agir sur celui d’Anthony et lui donner à réentendre des choses qu’il a fait et lui-même peut réagir à ça… Ça va se nourrir en permanence finalement.
Anthony : On s’est rencontrés au Festival Musique Action où j’ai vu Jérôme jouer. On a partagé des concerts en tant que spectateurs ensemble ; on a partagé des moments au bar ; on a partagé des moments d’amitié. Au fil de l’eau, on s’est lancés dans la musique. Notre première rencontre musicale s’est également faite ici au CCAM où on a enregistré notre premier disque, on a fixé sur bandes nos improvisations. Suite à cet album, on a commencé à faire des concerts ensemble.
Jérôme : Un festival comme Musique Action est aussi un lieu de rencontre. Même si nous sommes dans un réseau où on connait beaucoup de gens, il y a toujours des découvertes qui se font heureusement.
Comment est né votre intérêt pour la musique électroacoustique et la musique concrète ?
Jérôme : Je n’ai pas de pratique instrumentale ou musicale au sens classique du terme. J’ai vraiment découvert la musique concrète à mon arrivée à Grenoble. J’avais 20 ans à l’époque et il y avait un studio où on pouvait suivre des cours et surtout avoir accès au matériel car , à l’époque, ce n’était pas habituel d’avoir accès à ce matériel-là. J’ai tout de suite eu une révélation que c’était ce que je voulais faire : faire de la musique sans être musicien au sens classique du terme, de travailler directement avec le son comme matière et d’être dans un aller-retour permanent entre « le faire » et « l’entendre » ; travailler avec des microphones et des corps sonores et tout de suite réécouter sur des haut-parleurs…
On se rend compte que ce qu’on entend entend sur les haut-parleurs, n’a plus rien à voir avec ce qu’on a fait comme action. le haut-parleur agit comme une sorte de voile et transforme la source du son. Donc on travaille sur une autre dimension, un autre imaginaire et on compose avec les sons enregistrés.
Anthony : J’ai commencé à faire du piano, puis de la guitare, puis de la batterie. Ensuite j’ai créé des groupes de rock, de noise – des groupes différents avec des instruments différents. Puis par manque de financement et avec un cerveau scientifique, j’ai commencé à devoir enregistrer mes propres groupes. J’ai pu assez vite apprendre tout seul le fonctionnement d’une table de mixage et l’enregistrement.
J’ai commencé à me rendre compte que la création autour d’un album et autour de la fixation du son, pour une musique idiomatique, crée à nouveau de la musique. Le studio est donc un instrument à part entière. Qu’est-ce qu’on peut faire en allant plus loin que d’enregistrer des instruments traditionnels ?
J’ai donc commencé à écouter des compositeurs qui sont dans cette démarche-là et à prendre des objets sonores et à les déformer, à travailler d’abord en studio sur des bandes en utilisant le magnétophone comme une pédale de guitare c’est-à-dire comme un effet, à aller chercher le son et à le travailler le grain du son à travers de la bande.
Un jour j’ai eu la chance de pouvoir faire un stage avec le compositeur Lionel Marchetti et j’ai commencé à voir qu’on pouvait faire des choses très particulières avec un magnétophone… Voilà, et quelques années plus tard on a 25 Revox à la maison. (rit)

Que vous intéresse-t-il, l’aspect musical ou la partie technique ?
Anthony : C’est exactement les deux ensembles. Le geste technique amène une création musicale. C’est vraiment par le fait de faire, de fabriquer, d’usiner que la musique apparaît.
Jérôme : Moi, je travaille avec le haut-parleur. Cette technologie fait partie de mon instrument et de mon dispositif. C’est un tout qu’on ne peut pas séparer.
J’utilise des machines donc on parle toujours de l’aspect technique mais une batterie est aussi une technique. Si on va voir un luthier fabriquer un violoncelle ou un saxophone, on se rend vite compte que c’est aussi une technologie. La technologie n’est pas que là quand elle est électrique.
Ces projets de musique expérimentale semblent avoir du mal à trouver leur place dans des programmations de saison. Est-ce difficile de trouver des lieux de diffusion ou même de production ?
Anthony : Il y a de moins en moins de lieux pour jouer ces musiques d’une manière « entendable » avec une belle technique et un confort d’écoute qui permet vraiment de recevoir cette musique. Mais je pense que cela concerne tous les styles de musique. Les lieux se rétrécissent et deviennent plus normés. Donc, soit on est dans une forme de norme en termes de nombre d’instruments ou de personnes sur le plateau. Dès qu’on sort un peu de ça, c’est de plus en plus compliqué de jouer dans des bonnes conditions. On peut toujours le faire dans des réseaux indépendants.
Pour moi, les deux sont très importants : les maisons de la culture, les granges, les lieux privés sont aussi importants que les SMAC (Scène de Musiques Actuelles), les scènes nationales et autres théâtres. Tout ça fait que nous, en tant que musiciens, pouvons continuer à apprendre, à se rencontrer et à être dans quelque chose de vertueux autant pour la musique, que pour nous ou que pour les gens que nous rencontrons.
Jérôme : Derrière cette question se trouve quand même la question économique. Nous vivons de cette pratique-là, c’est notre métier. Je pense qu’il y a encore beaucoup de lieux qui existent où on peut jouer cette musique-là, mais il y a de moins en moins de lieux qui la financent.
Moi,personnellement, je me suis lancé dans cette pratique de la musique expérimentale dans les années 80. Avec le temps, j’ai remarqué que plus on joue, plus on joue. C’est hélas toujours la partie visible de l’iceberg qu’on voit plus que la partie invisible. C’est un problème, car il y a beaucoup de jeunes musiciens qu’on ne voit pas assez.
Ensuite, il ne faut pas que parler de la France. On se déplace facilement en Europe et en dehors car c’est vraiment une pratique de la musique qui nous amène beaucoup à nous déplacer et à se rencontrer.
Dernière question :
Comment décririez-vous le style de l’autre ?
Anthony : La musique de Jérôme est intelligente, puissante et prend en compte d’abord l’espace. C’est une musique spectrale. Ce qui me plait beaucoup c’est son aspect totalement énigmatique qui ne l’est plus pour moi aujourd’hui parce que je connais le mécanisme des magnétophones et des haut-parleurs. Mais au début je ne comprenais rien, c’était un vaisseau spatial pour moi. C’est vraiment une musique basée sur l’écoute.
Jérôme : La musique d’Anthony est basée sur l’énergie. Une musique qui est en évolution permanente dans une possibilité de l’étendre à d’autres domaines, de l’augmenter dans le sens technique du terme avec d’autres dispositifs et de la vivre dans d’autres contextes.
Interview : j.lippmann
Au CCAM, Scène Nationale de Vandoeuvre-lès-Nancy
Dans le cadre de Musique Action #37
Photo : Eloi-de-Verneuil