Quatre ans après le triomphe de l’album Trilogy1, Chick Corea, Christian McBride et Brian Blade remettent le couvert. En tournée internationale ces trois monstres sacrés sont tout sauf des stars.
De passage à la Cité musicale – Metz début mars, ils y ont décliné le meilleur de Trilogy2, éblouissant hommage aux plus grands du jazz. Avec aussi des compositions en cours et un salut inattendu au baroque. #szenikmag y a pris des notes, bleues.
Alice in Wonderland (Oliver Wallace)
A 78 ans, baskets et chemise à carreaux, Chick-les-bonnes-joues se rit de la Reine des Cœurs : là où Bill Evans, appliqué, traçait un paysage en bulles délicates, Corea, cristallin et amusé, furète avec Alice en légèreté. McBride (contrebasse) et Blade (batterie), parfaits, arrondissent un chemin complice et très précis. Avec une joie de jouer qui passe immédiatement dans un public conquis d’avance. Une limousine est lancée qui se joue des cahots de la route…
In a Sentimental Mood (Duke Ellington)
Chacun sa sentimentalité, et tant mieux ! Somptueusement mélancolique pour Coltrane chez Ellington, en perles égrenées chez Petrucciani, quasi heureuse pour Hank Jones, en jour de pluie avec George Shearing. Corea offre la sienne en luxuriance lumineuse, mélodique, des notes claires où l’archet de McBride apporte peu à peu une tonalité plus ample, plus charnue. Les phrases de Blade, déliées, précises, soutiennent le tout avec une constante inventivité.
Crepuscule with Nellie (Thelonious Monk)
Monk dédie cette émouvante et célèbre ballade à sa femme, Nellie, alors au plus mal. Un thème ourlé de dissonances, que strie le pinceau large de Charlie Rose au saxo ténor. Trilogy2 en offre une version complexe, magnifique et habitée. La batterie, très présente, évoque l’empreinte douloureuse quand piano et contrebasse donnent à la conversation, riche en combinaisons monkiennes, une tonalité plus optimiste que l’original : la couleur Corea, on ne se refait pas…
Work (Thelonious Monk)
Pour ce morceau – parmi les plus complexes de Monk – truffé de changements chromatiques, piloter la limousine relève de la maestria. « Work », c’est comme une grande gare observée depuis le premier étage : des trains en tous sens à des rythmes différents, certains la motrice à l’arrière et quelques wagons aux couleurs étranges. Vu de plus haut un ordre se dégage, les couleurs s’ordonnent, les harmonies émergent, le dissonant s’apprivoise. C’est à cela que s’attelle le trio : nous emmener plus haut, sans le vertige. En résulte une sorte de film à la Keystone Cops aux couleurs hard bop, millimétré, où trois chefs de train se jouent des aiguillages avec une facilité aussi joyeuse que déconcertante.
En deuxième partie, passé le troisième mouvement d’un travail en cours – dénué de titre et testé sur le public avec une aisance déroutante – surgit une sonate de Scarlatti. Quelque part une leçon de choses : partir d’éléments musicaux apparemment épars et en proposer une architecture inattendue. Et bientôt rejoindre la facture proprement baroque de Scarlatti… pour en questionner chaque élément dans un voyage proprement jazz. Corea, hilare, expliquant qu’il avait pris cette liberté faute de réponse de Scarlatti à ses messages électroniques…
Suivra une version assez dense de Spanish Song, naguère figé avec Steve Gadd. Puis Fingerprints, composition ancienne de Corea en clin d’œil au Footprints de Wayne Shorter. Avec des espaces où chacun exprime séparément son talent, McBride dans une démonstration à couper le souffle, puis un solo de batterie de Blade où la précision du discours reste soumise à la modération sonore. Tous deux sont connus pour leur modestie et leur volonté de garder au sideman la part qui lui revient : l’appui loyal au groupe, sans se pousser du col en acrobaties. Un pari aisé pour les trois compères qui se portent visiblement une mutuelle admiration. A ce niveau de talent, on ne saurait le leur reprocher.
Blue Monk (Thelonious Monk) Reprise du morceau favori de Thelonious, maintes fois enregistré par lui. Avec ce standard, la limousine est à nouveau sur l’autoroute et les trois s’en donnent à cœur joie d’une conduite tout en souplesse à la presque fin d’un set d’exception, plébiscité par le public messin.
A saluer : l’ingénieur du son Bernie Kirsh pour sa qualité de rendu, impeccable à l’Arsenal.
Denis Longhi
Photo : Cité musicale – Metz