Acte J – Académie Chorale Trinationale d’Excellence pour les Jeunes est un projet transfrontalier rassemblant 22 jeunes chanteurs amateurs âgés de 16 à 28 ans et 12 chanteurs issus d’ensembles professionnels, tous venus de France, d’Allemagne et de Suisse. Cette initiative a vu le jour grâce à la création d’un partenariat trinational entre Cadence, pôle musical régional (FR), Chœur 3- internationale Chorakademie (DE) et Ensemble Chœur 3 (CH). szenik a eu la chance de rencontrer Catherine Fender, cheffe de chœur, et Laure Mercœur, directrice de Cadence, pôle musical régional.
Acte J c’est la réunion de trois structures : Cadence, pôle musical régional (FR) ; CHŒUR 3 – Internationale Chorakademie (DE) et Ensemble Chœur 3 (CH). Comment le projet Acte J a-t-il été impulsé ?
Laure Mercœur : Le projet a été impulsé par Frank Markowitch de l’association Chœur 3, en Allemagne. Il souhaitait réunir des jeunes autour d’un projet d’académie chorale, transfrontalière et trinationale. Pour Cadence, c’était une véritable opportunité de pouvoir travailler avec de nouveaux partenaires, notamment dans un contexte interculturel. Le projet nous a séduit et nous avons décidé de nous engager avec ces deux partenaires avec lesquels nous partageons des valeurs communes.
Comment s’est déroulé la sélection du chœur ?
Laure Mercœur : Nous avons lancé un appel à participation présentant le projet, ses objectifs et son format inédit. Les personnes intéressées ont tout d’abord transmis des enregistrements. Puis, nous avons également accordé une grande importance aux motivations des jeunes. Nous n’étions pas uniquement à la recherche de technicité et de capacités vocales mais également d’un véritable engagement dans un projet interculturel. Ensuite, les trois chef·fe·s de chœur ont établi la dernière sélection. Le jury était donc composé d’une équipe artistique trinationale. C’est, en partie, l’interculturalité de cette direction qui fait la réussite de notre projet.
Quant aux chanteurs professionnels associés, nous souhaitions qu’ils soient à même de transmettre certaines techniques et d’orienter les amateurs. Cependant, il était important de mettre tout le monde sur un pieds d’égalité. Les professionnels agissent alors comme des sortes de locomotives. Tout comme pour les amateurs, nous avions aussi à cœur de travailler avec des personnalités qui souhaitaient s’engager dans un projet avec des amateurs.

Les 22 jeunes du projet Acte J sont accompagnés par 12 professionnels issus de trois ensembles : Les Métaboles (FR), Basler Madrigalisten (CH) et Vokalakademie Berlin (DE).
Quelles sont les particularités de ce type d’initiative entre amateurs et professionnels ? Que gagnent les amateurs à coopérer avec des professionnels, et inversement, d’un point de vue artistique ?
Catherine Fender : Pour des jeunes amateurs qui se destinent à faire de la musique leur métier, ce projet leur permet d’entrer en relation avec des professionnels. C’est un peu comme faire un stage en entreprise. Avec Acte J, les jeunes sont intégrés à un projet temporel et le rythme est très intense. En effet, les jeunes amateurs ont peu souvent l’occasion de travailler à un rythme pareil, celui que l’on doit respecter dans les projets musicaux du monde professionnel.
Cependant, les professionnels trouvent également un grand intérêt à travailler avec des amateurs car c’est la rencontre qui est véritablement intéressante. Il y a des échanges très concrets qui s’établissent lors des répétitions. Cette rencontre se fait au cœur de l’action, au cœur du travail musical. Nous avons également eu des retours de la part des professionnels qui étaient impressionnés par le niveau de préparation de ces jeunes. De plus, la présence d’amateurs permet d’injecter une forme d’enthousiasme voire d’audace dans ce projet musical. Pour eux, il s’agit d’une chance unique de participer à ce projet donc ils donnent beaucoup de leur énergie. Je trouve que c’est une belle leçon pour les professionnels de voir tant d’enthousiasme.
Il est commun de dire que la musique est le plus universel de tous les langages et qu’elle traverse aisément toutes les frontières. Mais comment cela se passe-t-il avec la jeune génération ? Quelles expériences avez-vous dans le cadre du projet Acte J ?
Catherine Fender : Je pense que lorsque nous rencontrons des gens, nous rencontrons des cultures. Premièrement, les trois chef·fe·s de chœur n’ont pas la même manière d’aborder les choses car nous sommes de trois cultures différentes et avons également des expériences différentes. Pour les jeunes, les barrières de la langue tombent facilement et ils trouvent rapidement des moyens de communiquer ensemble. Je dirai même que cet effort pour communiquer crée une forme d’effervescence. En effet, ce contexte trinational permet d’échanger sur les langues, de s’interroger sur les différentes façons de communiquer et, par conséquent, de faire émerger un vif échange.
L’intérêt est également de proposer un programme musical franco-allemand et nous pouvons nous permettre d’aller loin dans les exigences de la matière sonore notamment sur les phonèmes et la façon de chanter. Nous observons alors de véritables échanges interlinguistiques et les chanteurs peuvent s’aider mutuellement sur certaines prononciations : c’est une vraie richesse ! Alors, certes, la musique peut fait tomber les frontières mais, dans le cadre d’un tel projet, nous faisons toujours face à certaines limites. Cette interculturalité est un véritable challenge mais c’est ce qui fait toute sa beauté !

Et en termes d’ingénierie de projet, comment s’est déroulé cette coopération transfrontalière et trinationale ?
Laure Mercœur : Le projet Acte J est un véritable partenariat. L’important pour Cadence est de partager les mêmes valeurs que nos partenaires. Avec Chœur 3 – internationale Chorakademie et Ensemble Chœur 3, nous poursuivons les mêmes objectifs en matière d’accompagnement musical des chanteurs et des chefs de choeur. Nous travaillons pour les mêmes enjeux, cela dépasse alors l’aspect transfrontalier. L’interculturalité pose, certes, des questions de cultures de travail, de langue et de géographie mais l’essentiel nous réunit.
Plus concrètement, dans le cadre d’une coopération transfrontalière, il faut savoir trouver des astuces afin de contourner certaines problématiques. En termes de financement, chacun a su fournir des efforts de son côté. Puis, nous avons mis en place un véritable partage des ressources, qu’elles soient humaines ou organisationnelles. Par exemple, à Cadence nous étions les seuls à avoir des ressources en termes de communication, nous avons donc pris en main cette partie du projet.
Dans tous les cas, pour un tel projet, le facteur réussite est le facteur du temps. Il faut prendre le temps de communiquer et d’échanger avec les structures partenaires. Concrètement, nous avons échangé de nombreux mails, nous avons suivis de nombreuses réunions virtuelles et nous avons su utiliser des outils collaboratifs. Puis, au cœur de toute cette organisation, il faut accepter de composer avec les autres structures et les autres cultures. Il faut apprendre à mettre de côté certains points qui nous tiennent à cœur. C’est pourquoi, nous avons accepté de changer certaines de nos pratiques en termes d’ingénierie de projet et c’est notamment en cela que nous avons beaucoup appris de nos partenaires.
En ce qui concerne la question de la langue, je pense que c’est une fausse barrière. Il s’agit, certes, d’une complexité mais nous sommes toujours parvenus à trouver des moyens pour communiquer. Par exemple, il y a peu de germanophones dans l’équipe de Cadence mais nous avons toujours su nous adapter d’un point de vue linguistique. Nous nous amusons même parfois de ces difficultés. Ici, ce qui nous réunit c’est la musique et le plaisir de partager cette passion et cette pratique. Cela permet également aux chanteurs de développer une forme de plaisir de la langue étrangère. Ils sont immergés dans une langue et une culture différente : c’est très pertinent pour le travail d’un répertoire en langue étrangère.
Au premier abord, le mot « excellence » peut sembler intimidant. Pourquoi avoir choisi de l’intégrer à la dénomination de votre projet ?
Catherine Fender : Les projets de chœurs adressés aux jeunes sont nombreux et c’est sur cette notion d’excellence que nous voulions démarquer ce projet. L’excellence est dans la qualité du programme musical mais également dans le projet en tant que tel. C’est aussi un moyen de motiver les potentiels participants. Il est important de souligner que la pratique amateur n’empêche pas le développement de qualités et de capacités musicales exceptionnelles. Par exemple, la plus jeune participante de ce projet à 17 ans. Cette expérience est pour elle un véritable levier d’excellence. Elle a l’opportunité d’évoluer dans un contexte dans lequel elle n’aurait jamais eu la chance d’évoluer autrement.
Laure Mercœur : En effet, les jeunes retrouvent une forme d’exigence auxquels ils sont attachés. À Cadence nous ne travaillons pas uniquement avec des amateurs confirmés, nous avons des projets pour tout le monde et nous essayons de satisfaire les projets de chacun. Ici, l’idée était de proposer une expérience à des jeunes en recherche d’une forme d’exigence artistique.

Le programme du concert s’intitule « PASSAGES ». Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette thématique et sur les choix artistiques liés à ce programme ?
Catherine Fender : En ce qui concerne le programme, nous nous appuyons sur des œuvres majeures de la culture du chant choral en France, en Allemagne et en Suisse. C’est un véritable foisonnement culturel ! Ce sont des pièces musicalement très exigeantes, c’est également pour cela que nous employons le terme « excellence » dans la dénomination du projet. C’est une chance pour ces jeunes d’aborder un programme qui ne leur est pas automatiquement destiné.
Les thèmes de PASSAGES, quant à eux, dévoilent plusieurs niveaux de compréhension : nous envisageons des passages de frontières, des passages d’une langue à l’autre, le passage de la jeunesse à l’âge adulte, de la vie à la mort mais également le passage d’une saison à l’autre. L’ensemble des œuvres choisies se réfèrent à cette thématique-là, déclinée sous différents plans.
Vous présentez cette édition comme la 1ère édition d’Acte J, cela signifie qu’il y aura certainement une suite ? Quels sont vos futurs objectifs ?
Laure Mercœur : Nous souhaitons explorer de nouvelles pistes, notamment d’un point de vue artistique. Pour continuer, il faut également un ancrage en termes de financement ainsi que davantage de moyens et le développement de partenariats. C’est un type de projet qui se met en place sur un temps long et nous avons toujours à cœur de prendre le temps de développer correctement nos nouvelles ambitions. Nous souhaitons probablement proposer une édition tous les deux ans afin qu’Acte J devienne un rendez-vous régulier qui gagne peu à peu en notoriété. L’essentiel est que cela reste à destination des jeunes amateurs. Cette première édition est une belle réussite de coopération transfrontalière et nous sommes véritablement enthousiastes à l’idée de pérenniser ce projet.

Dans la présentation de votre projet, vous indiquez qu’il s’agit d’« une histoire de cœur autant qu’une histoire de chœur », pourquoi ?
Laure Mercœur : Acte J est un échange interculturel. Certes, il s’agit d’un format resserré avec une exigence artistique mais ce n’est pas indissociable de la rencontre humaine. La production artistique n’est pas le seul enjeu du projet. Cette expérience peut engager de véritables rencontres humaines et créer un réseau de forces vives au sein de ce triangle rhénan. Cette dimension humaine est centrale et cela se retrouve notamment dans les personnalités des chef·fe·s de chœur qui sont très attachés à l’idée de rencontre et d’interculturalité.
Catherine Fender : J’ai eu grand déclic à l’âge de 25 ans : j’ai pu participer au Chœur Mondial des Jeunes, cette expérience a été fondatrice pour moi. J’ai pu tisser des liens et former un réseau dans plusieurs pays. Ça m’a beaucoup porté. Ce sont des relations que l’on ne perd pas. Alors, pour ces jeunes, créer des liens humains entre eux ou avec des professionnels, c’est essentiel.
Interview : Chloé Lefèvre
Les 16 et 17 novembre 2021 à Cadence, pôle musical régional (Strasbourg)